La vision du monde dans l'Occident médiéval

   Rompant avec les progrès des géographes de l'antiquité gréco-latine, le moyen-âge fut une longue parenthèse pour la cartographie, comme pour beaucoup d'autres disciplines.
La vision du monde avant l'ère chrétienne.
   Depuis Eratostène, Aristote, Hiparque, Agricola, Ptolémée et Strabon personne ne doutait au siècle d'Auguste de la sphéricité de la terre. Dans sa représentation classique, elle était découpée en plusieurs bandes de même latitude, appelées par les Grecs "climats". Leur nombre était variable suivant les auteurs, mais tous étaient d'accord pour considérer que les bandes situées aux pôles étaient des terres trop froides pour être vivables et la bande équatoriale ("Pérousta") trop chaude. Entre les deux extrêmes se trouvaient dans chaque hémisphère des zones tempérées et habitables, même si seule la zone nord ("Oecumène") était peuplée. Elle avait la forme d'un rectangle allongé et arrondit, et se divisait en trois continents : l'Europe, l'Afrique et l'Asie. La lune, les étoiles et le soleil tournaient autour de la Terre.

   Malgré les spéculations au-delà des terres connues et l'imprécision des mesures, la démarche des géographes visait à l'établissement de cartes précises par le recoupement des mesures, la géométrie et la trigonométrie. Bien avant Mercator, ils inventèrent la projection cylindrique du globe terrestre. L'approche était donc scientifique et sur la voie des progrès.

L'apparition du christianisme
   La chrétienté naissante mit fin aux progrès de la cartographie apparus au cours de l'Antiquité et imposa sa propre vision du monde. La géographie cessait d'être une discipline à part entière et devenait un mélange confus de connaissances réelles et imaginaires au service de la religion. Même si elle tentait de se greffer aux conceptions ptoléméennes préexistantes (les mers, les océans, les continents...), elle oubliait tous les détails (les contours des côtes...) qui la rendait utile aux voyageurs, et elle fut renvoyée au rang de simple illustration du dogme religieux, désormais premier fondement de la nouvelle morale.

   Les premiers grands théologiens (Saint-Augustin, Jean Chrisostome, Isidore de Séville, et surtout Cosmas d'Alexandrie au VIe siècle) proclamèrent bien haut que la Terre était plate. Il s'agissait surtout pour eux d'écarter une conception d'origine païenne en s'appuyant sur une traduction partisane d'une image donnée par St-Paul aux Hébreux. Mais cette idée d'une Terre ronde comme une roue ne perça pas totalement, et beaucoup de gens cultivés et réceptifs à la science arabe, continuèrent de la considérer sphérique. Les deux conceptions semblent avoir coexistées assez longtemps sans que cela ne pose problème, probablement parce que la représentation des continents étaient de toutes façons projetée sur un plan.

   Selon la version officielle, les terres émergées ne constituaient qu'un seul bloc situé dans l'hémisphère nord. Ceci avait l'avantage d'éliminer l'éventualité d'habitants dans des terres australes qui n'auraient pu descendre d'Adam et Eve, car coupés de l'hémisphère nord par les territoires torrides de l'équateur. La représentation habituelle et souvent simplifiée à l'extrême de ce bloc émergent était la "carte TO".

La carte TO
d'après Isidore de Séville,
Etymologies.
   La carte TO, pourtant si caricaturale, fut le schéma immuable du monde habité ("Oecumène") qu'avaient adopté les théologiens du moyen-âge. Plus qu'une représentation utilitaire, elle était une expression de la foi chrétienne.

   Sur cette carte, le nord (Septentrion) était à gauche, l'est (Oriens) en haut (d'où l'expression "orienter" une carte), le sud (Meridien) à droite et l'ouest (Occidens) en bas. On y distinguait les trois continents (Europe, Asie et Afrique) séparés par des mers formant un "T" avec au centre la sainte ville de Jérusalem. À chaque continent correspondait un des fils de Noé : à l'Afrique correspondait Cham, à l'Asie Sem et à l'Europe Japhet. Les habitants, voire le nom des continents provenaient de leur descendance : Afer et la Reine Asia donnèrent leur nom à l'Afrique et l'Asie, tandis que l'Europe (dont le nom provenait de la mythologie grecque) était peuplée des quinze tributs des fils de Japhet. La mer formant la barre verticale du "T" était la Méditerranée (dont le nom évocateur ne date que du IIIe siècle), à droite se trouvait la mer Rouge et à gauche la mer de Marmara et le Pont-Euxin.

Beatus de Liebana, Commentaires de
l'Apocalypse (XIe s.). (La Mer Rouge est
en rouge, la Méditerranée au centre).
   Cette description sur mesure du monde chrétien s'affubla rapidement de créatures extraordinaires, en général issues des récits de l'antiquité qu'elle devait pourtant remplacer. En particulier au IIIe siècle, Solin repris à l'envi les monstres imaginés par Pline. Le paradis figurait aussi sur la carte, il était en général placé tout en haut, en Extrême-Orient. C'est là aussi que fut placé le royaume légendaire du Prêtre Jean. Cette ambiguïté géographique fut profitable à la légende et il ne faut pas s'étonner que la première requête de Vasco de Gama arrivant en Inde fut de rencontrer le mystérieux roi chrétien. Le paradis fut aussi parfois placé à l'autre bout, au-delà de l'Atlantique : c'était la légende du moine irlandais Saint-Brendan.

   Cependant, les voyageurs du moyen-âge (pèlerins et marchands) qui devaient s'orienter et qui n'avaient que faire de la géographie religieuse de Cosmas, devaient trouver autre chose. Les pèlerins avaient recours à de véritables guides qui indiquaient les étapes successives et les curiosités locales. Les marins en général analphabètes cabotaient, préférant le risque d'une course encore peu fréquente à celui des tempêtes du grand large.

Les débuts de la cosmologie moderne
   Les deux principaux facteurs qui relancèrent la cartographie au XVe siècle furent surtout le renouveau de la curiosité intellectuelle inhérent à la Renaissance, et la fermeture des routes terrestres vers l'Orient (épices et soie) consécutive au repliement de la Chine, à l'éclatement de l'Empire Mongol et à la prise de Constantinople par les Turcs.
   Le renouveau de la cartographie se concrétisa d'abord par la redécouverte de Ptolémée dont les manuscrits revienrent en Occident dès la fin du XIIe siècle grâce aux Arabes, et dont la sous-estimation des distances motiva Christophe Colomb. Elle se concrétisa aussi par l'utilisation systématique de la boussole à partir du XIIIe siècle, et l'établissement des portulans par les marins méditerranéens. Gênes, Venise, Florence, Barcelone et Majorque furent les principaux centre d'établissements de ces portulans aux XIV-XVe siècles. Il fallut attendre la fin du XVe siècle pour retrouver les premières tentatives de cartographies réalistes de l'ensemble du monde, avec en particulier la mappemonde de Fra Mauro (1459) et le premier globe dessiné par Martin Behaim.
Mappemonde dite de Ptolémée, Fin XVe siècle.


Texte de FXC
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