Giordano Bruno

(Nola 1548-Rome 1600)

   Sa fin sur le bûcher de l'inquisition romaine en fit un martyr de la libre pensée. Mais cela ne doit pas occulter la réalité d'un génie éclectique, philosophe audacieux, scientifique précurseur, prosateur original féru d'hermétisme et de mnémotechnique.


Plan :
   1- Frère Bruno dominicain (1548-1576)
   2- Le chevalier errant du savoir (1576-1592)
   3- Procès d'un Apostat magnifique (1592-1600)


1- Frère Bruno dominicain (1548-1576)

   Né en janvier 1548 à Nola, paisible bourgade proche de Naples, Filippo Bruno est fils de gentilshommes sans titre et aux revenus modestes. L'école la plus proche du village lui donne une instruction imprégnée d'humanisme et qui met l'accent sur les auteurs classiques, l'étude de la langue et de la grammaire latine. Cet enseignement le marquera tout autant que le pédantisme qui l'accompagne et le rebute. A 14 ans, il part pour Naples où il rejoint l'université publique. Parallèlement, des cours particuliers le mettent au coeur des débats philosophiques entre platoniciens et dristoliciens. Dès cette époque, il découvre la mnémotechnique, art de la mémoire alors en vogue et qui constituera rapidement l'une de ses disciplines favorites.

   A cette première strate humaniste et philosophique vient se superposer une couche théologique déterminante. Le 15 juin 1565, Filippo rentre chez les Frères prêcheurs de San Domenico Maggiare. Ce choix semble motivé par le prestige de couvent dominicain[1] qui attribue des titres incontestés et réputés dans toute l'Italie. C'est aussi un précieux refuge en ces temps troublés par des disettes et des épidémies. Pendant dix ans, Bruno qui a adopté le prénom de Giordano en hommage à un de ses maître en métaphysique (Giordano Crispo) lie sa vie aux dominicains, digère une culture dogmatique et pluridisciplinaire (philosophie naturelle, dialectique, rhétorique, métaphysique...). Sa trajectoire parait conforme à la devise dominicaine d'une verba et exempla (par le verbe et par l'exemple). Il devient prêtre en 1573. Lecteur en théologie en juillet 1575, il soutient avec succès une thèse sur certains aspects des pensées de Thomas d'Aquin et de Pierre Lombard[2]. Pourtant, les indices d'une rupture qui va très vite arriver sont perceptibles. En réalité, Bruno dissimule un esprit rebelle au carcan théologique et qui a le goût du vagabondage vers les sentiers peu orthodoxes. Sa curiosité vorace ne cesse de croître et de gagner en éclectisme. Il se nourrit abondamment des oeuvres d'Érasme, humaniste considéré comme hérétique depuis 1559. Il affiche des goûts pour l'hermétisme, la magie et débute une passion pour la cosmologie détachée de l'approche théologique. Dès sa première année de noviciat, il avait été accusé de profanation du culte de Marie[3]. Il finit par se heurter à la hiérarchie sur les questions du dogme de la Trinité qu'il repousse. Une instruction est menée contre lui afin de le déclarer hérétique. Bruno devance la sentence : il abandonne le froc dominicain et fuit Naples en février 1576. Cette apostasie jette Bruno dans une vie aventureuse où la précarité matérielle se dispute à la brièveté des séjours.

2- Le chevalier errant du savoir (1576-1592)

   Pendant quinze années, sa vie exprime un raccourci saisissant et métaphorique : les louvoiements du parcours d'une pensée ample et aux coudées franches. Aux sinuosités de son esprit répondent les errances multiples dans toute une partie de l'Europe.

   De 1576 à 1578, il cherche à se maintenir en Italie au prix de changements incessants imposés par sa condition d'apostat tout autant que par son originalité croissante. Gênes, Noli, Savone, Turin, Venise, Padoue, Brescio, Naples... Bruno vit difficilement de leçons de grammaire ou d'astronomie, parvient tout de même à faire publier à Venise un premier ouvrage dont il ne reste rien d'autre que le titre (Des signes des temps). Il finit par s'exiler, se rend à Chambery, puis à Genève où il espère rencontrer un havre de paix. L'antre calviniste le séduit temporairement : il est intégré dans la communauté évangélique italienne du marquis de Vico, le froc dominicain est définitivement abandonné, il assiste aux prédications, s'inscrit dans plusieurs académies... Finirait-il par se rallier à la cause calviniste ? Le voilà de nouveau en conflit avec la hiérarchie dont il conteste la compétence d'un des membres. Le 6 août 1578, il est arrêté et excommunié. Deuxième exclusion d'une communauté religieuse !... Bruno n'en restera pas là. Il repart : Lyon, Toulouse... Cette ville sous le joug du dogmatisme catholique sévère le tolère pendant deux ans. Il réussit à enseigner la physique, la mathématique. Un ouvrage sur la mnémotechnique (Clavis Magna) le fait connaître d'Henri III. Le roi, épaté par les dispositions de sa mémoire abyssale, le convoque à Paris et se fait son protecteur. Bruno connaît alors une forme d'âge d'or. Cinq années exceptionnellement stables (jusqu'en 1583) le voient figurer parmi les philosophes attitrés de la cour. Il enseigne au Collège des lecteurs royaux (le Collège de France), s'adonne aux développements de sa pensée. Face aux tensions religieuses du moment, il adopte une position tolérante, renvoyant dos à dos les extrémismes des protestants et des ligueurs. En 1582, Le Chandelier, comédie satirique féroce à l'égare des mentalités de son temps, confirment son talent protéiforme et révèle un vrai style d'écrivain, original et vivant, lyrique et ironique, amoureux d'images frappantes, raffinées ou brutales.

   En avril 1583, muni d'une recommandation royale, Bruno se rend en Angleterre, à Londres puis à Oxford. L'accueil est hostile. Sa réputation est brillante, mais sulfureuse. Il ne la démentira pas : l'exposé de ses idées malmène l'opinion anglicane, essuie de nombreuses critiques, suscite des disputes passionnées. Déterminé à triompher, juché sur son orgueil de penseur qui connaît sa valeur et juge non sans morgue celle de ses contradicteurs, Bruno consacre deux années à répliquer par la plume. Deux années qui posent Bruno comme un philosophe, théologien et scientifique puissant, novateur, impertinent en diable. En 1584 paraissent La cène des cendres, La cause, le principe et l'un, De l'infini, l'univers et les mondes. Ces ouvrages exposent notamment une vision cosmographique sublime d'audace, révolutionnaire, quasi visionnaire. Il enfonce la vieille conception toujours régnante du géocentrisme[4], soutient la représentation copernicienne du monde... tout en la dépassant : l'univers est infini, peuplé d'une multiplicité de mondes analogues au nôtre. En concevant un monde ouvert, Bruno accomplit un saut dans l'Immensité. La force de la logique de son intuition en fait un précurseur de Kepler et de l'astronomie moderne. Mais Bruno reste ancré dans son époque, mêlant à ces fulgurances des credo hermétiques, magiques et animistes : la vie anime des planètes soucieuses d'exposer leurs faces au soleil, la matière possède une âme sensible et rationnelle...

   En 1585, trois nouveaux ouvrages approfondissent et poursuivent ses audaces. L'expulsion de la bête triomphante règle au nom d'un activisme humaniste le compte des attitudes calvinistes et catholiques... La cabale du cheval de Pégase est un opuscule satirique qui démolit méthodiquement l'édifice aristotélicien, vénérable référence depuis de siècles. Enfin, Les fureurs héroïques entérinent l'idée d'un monde qui n'a plus de centre... et Dieu plus de lieu.

   De retour à Paris, Bruno voit sa position se détériorer. Le roi ne peut plus guère se risquer à défendre un "hérétique" du savoir alors que les querelles religieuses se durcissent. Bruno est isolé par une sombre affaire qui l'oppose à Mordente, géomètre soutenu par les ligueurs, qui l'accuse de s'attribuer la paternité du compas différentiel. Un nouvel exil conduit le fougueux penseur en Allemagne. En juin 1586, l'université de Marbourg puis Wittenberg l'accueillent. Il se fixe pendant deux ans... le temps de heurter une nouvelle fois encore la hiérarchie ! A l'automne 1588, Giordano Bruno apprend son excommunication, proclamée cette fois-ci par le pasteur de l'église luthérienne ! Sa mise au ban rapide l'oblige à reprendre la route. Helmstadt, Francfort. Dans l'intervalle, sa production ne faiblit pas, tisonnée par le feu des polémiques et des errances successives. La "Trilogie de Francfort" témoigne de sa volonté d'ordonner sa pensée. De immenso réexamine les fondements de sa cosmographie. De monade mène une réflexion magique où le rapport organique entre les nombres et les figures géométriques est affirmée[5]. De minimo esquisse de saisissants développements sur l'infiniment petit qui annoncent les réflexions à venir sur l'atome. Son dernier ouvrage, paru en 1591 (De la composition des images, des signes et des idées) expose un système mnémotechnique incroyablement sophistiqué.

   A l'issue d'une n-ième expulsion, Bruno accepte en août 1591 l'invitation d'un patricien, Giovanni Mocenigo, de venir s'établir à Venise. Ce retour dans une Italie jetée dans le combat contre-réformiste est probablement motivé par l'espoir d'obtenir la chaire de mathématique de l'université de Padoue, vacante depuis 1588[6]. Mais Mocenigo attend de Bruno qu'il lui enseigne la mnémotechnique et l'art d'inventer. Vite déçu, Bruno veut repartir et froisse Mocenigo, déjà heurté par la vie peu orthodoxe du philosophe. Il le retient prisonnier puis le dénonce à l'inquisition, ne parvenant pas à le soumettre.

   Le 23 mai 1592, Bruno est arrêté et emprisonné, à présent seul face au Saint-Office.

3- Procès d'un Apostat magnifique (1592-1600)

   Le premier acte d'accusation se soucie surtout de ses positions théologiques considérées comme hérétiques : on évoque sa pensée antidogmatique, le rejet de la transsubstantiation et de la trinité, son blasphème contre le Christ, sa négation de la virginité de Marie... Mais ses activités philosophiques et scientifiques sont déjà relevées : sa pratique de l'art divinatoire, sa croyance en la métempsychose et surtout sa vision cosmologique sont mentionnées. Au fur et à mesure que le procès durera, l'acte d'accusation ne cessera d'enfler jusqu'à résumer la vie entière d'un esprit à la quête trop librement et orgueilleusement assumée.

   Dans un premier temps, Bruno se défend habilement, jouant à l'occasion la comédie du repentir mais uniquement sur des "erreurs minimes". Mais son passé d'apostat le rattrape et Rome obtient son extradition. En 1593, dix nouveaux chefs d'accusation entraînent Bruno dans sept années d'un procès interminable ponctué par une vingtaine d'interrogatoires menés par le cardinal Bellarmin[7]. On lui administre la torture. Il lui arrive de lâcher du lest, d'esquisser un geste de rétractation... avant de se reprendre. Désireux d'en finir, le pape Clément VIII somme une dernière fois Bruno de se soumettre. L'Entêté réplique : « Je ne crains rien et je ne rétracte rien, il n'y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j'aurais à rétracter.[8]» La situation est bloquée. Le 20 janvier 1600, Clément VIII ordonne au tribunal de l'Inquisition de prononcer son jugement. A la lecture de sa condamnation au bûcher, Bruno commente : « Vous éprouvez sans doute plus de crainte à rendre cette sentence que moi à l'accepter ».

   Le 17 février 1600, sur le bûcher installé sur le Campo Dei Fiori, Giordano Bruno a peut-être tourné son regard vers le ciel, ce ciel qu'il décrivait infini et multiple... désormais voilé par la fumée des flammes qui montent vers lui.

   Des existences comme celle de Bruno paraissent chargées de sens aux yeux des vivants qui ont la tentation de se les approprier. Mais les épitaphes les meilleurs sont parfois rédigées par les morts eux-mêmes : « C'est donc vers l'air que je déploie mes ailes confiantes. Ne craignant nul obstacle, ni de cristal, ni de verre, je fends les cieux, et m'érige à l'infini. Et tandis que de ce globe je m'élève vers d'autres cieux et pénètre au-de-là par le champ éthéré, je laisse derrière moi ce que d'autres voient de loin.[9]»

Voir aussi les portraits croisés de G. Bruno.


[1] Ce couvent hébergea Saint Thomas d'Aquin. Des reliques et des manuscrits du grand penseur y étaient conservés à l'époque du passage de Bruno.[retour]
[2] Théologien italien.[retour]
[3] Le jeune novice avait ôté des images saintes de sa chambre, notamment celles représentant Marie.[retour]
[4] Pendant tout le moyen-âge, l'oeuvre de Ptolémée, L'Arlmageste, est la référence de la conception d'un monde où la Terre -centre du monde- ne se meut pas.[retour]
[5] Selon certains spécialistes du philosophe, Bruno a même l'intuition du tableau de Mendeleiev et de la structure de l'atome. Il décrivit un univers composé de nombre limité de lettres, entités élémentaires aux formes géométriques reliées à une substance qui les anime toutes.[retour]
[6] Cette chaire fut finalement attribuée à... Galilée, future victime de l'Inquisition romaine trente-trois ans après Bruno.[retour]
[7] Cette figure de l'Inquisition récidiva : il mena le grand procès qui fut fait à Galilée pour des écrits identiques à ceux de Bruno. Galilée se rétracta...[retour]
[8] Extrait de l'épître liminaire de L'infini, l'univers et les mondes.[retour]

Texte de PF
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