Montaigne

Michel Eyquem de Montaigne (St-Michel de Montaigne 1533-id.1592)
Moraliste français


   Ce contemplatif capital de l'humanisme français parvint à édifier une véritable citadelle du "moi intime" (Les Essais) malgré un contexte de violence où bellicismes religieux et politiques déchiraient le pays.
   Il fut la figure de "l'honnête homme", indépendant d'esprit, soucieux de modération et de sagesse.

Plan :
   1. Formation humaniste (1533-1553)
   2. Le magistrat (1554-1571)
   3. La décennie créatrice (1571-1580)
   4. Le temps de l'action (1580-1585)
   5. Ultime retrait du monde (1585-1592)


1. Formation humaniste (1533-1553)

   Né le 28 février 1533 sur les terres périgourdines du château familial de Montaigne, Michel est le premier fils très attendu du maire de Bordeaux Pierre Eyquem et d'Antoinette de Louppes de Villeneuve (fille de courtiers juifs).

   Désireux de former son héritier aux valeurs humanistes, le père va appliquer une pédagogie originale, inspirée par ses amis érudits. Jusqu'à 3 ans, il partage l'humble condition de bûcheron afin de le préserver des préjugés de caste. De 4 à 6 ans, le latin s'impose comme sa langue originelle et maternelle parce qu'elle est pout tout humaniste digne de ce nom la clé accédant à un empire spirituel :le monde des grands Anciens. Cependant, cette éducation spartiate prend bien soin de ne jamais s'éloigner de la notion de plaisir, de jeu pédagogique. Cette liberté dans la formation de son esprit imprègne définitivement Montaigne, qui se montrera toujours rebelle à toutes les formes d'autorité.

   Aussi, son entrée en 1540 au collège de Guyenne à Bordeaux et les sept années de discipline sévère, de prosélytisme et d'apprentissage par coeur qui suivent sont plutôt mal vécues par un élève épris du désir de se cultiver à son rythme et selon ses impulsions. Lent et mou sur les bancs de la classe, il se montre vif et exalté dès qu'il peut goûter librement aux joies de la découverte de la poésie : les Métamorphoses d'Ovide, l'Enéide de Virgile, les drames de Plaute sont ses premières références.

   Obéissant aux injonctions paternelles par nonchalance bien plus que par vocation, Montaigne poursuit des études philosophiques à Bordeaux puis de droit à Toulouse. Mais cette perspective d'embrasser la carrière de magistrat n'est pas pour lui l'essentiel : il a déjà en lui ce souci d'être son propre maître spirituel qui se concrétisera plus tard [Voir portrait de S. Zweig].

2. Le magistrat (1554-1571)

   C'est en 1554 que Montaigne débute sa carrière administrative par un poste de conseiller à la cour des aides de Périgueux puis au parlement de Bordeaux. Ce métier ne le passionne guère et il cherche à faire évoluer sa situation, montant à Paris à deux reprises (1559-1561) pour élargir ses relations. Il échoue et n'insiste pas, son indolence naturelle reprenant le dessus.

   Cette expérience peu réjouissante de la magistrature qui va se prolonger pendant une quizaine d'années lui apporte cependant deux rencontres : Françoise de Chassaigne (qui devient son épouse en 1565) et surtout La Boétie, juge intègre et incorruptible qui devient son grand ami. Il est aussi celui qui founit à Montaigne un des grands supports de la pensée à venir : le stoïcisme.

   Lorsque La Boétie meurt en 1563, la souffrance est aigüe. Montaigne, qui se livrait difficilement, ne connaitra plus jamais semblable amitié[1].

   La mort de son père (1568) trouble la paisible existence de Montaigne : il devient l'héritier et le responsable du domaine familial. Un surcroit d'obligations nouvelles et lourdes qui dérangent sa paresse, secouent la négligence de son caractère. L'échec de sa candidature pour être promu à la grande chambre (14 nov. 1569) accélère sa décision : se détacher de l'administration, avoir du temps pour lui et se contenter de gérer les terres familiales. En 1570, il vend sa charge de conseiller et prend sa retraite. Il a 37 ans. Son refus du monde extérieur et des responsabilités est solenellement gravé[2] à même le mur de sa bibliothèque perchée tout en haut de son château.

   Un contemplatif né va enfin pouvoir donner sa pleine mesure...

3. La décennie créatrice (1571-1580)

   L'allégement de ses responsabilités, une solitude relative confrontent Montaigne à lui-même et à ses livres dans lesquels il ne cesse de mirer les traits de sa propre pensée. Sa faculté de jugement s'aiguise. Les "dialogues" avec les textes anciens s'approfondissent. Rapidement, des exigences de réponses suscitées par les lectures s'imposent. Spontanément, les notes s'accumulent. Ce qui était au départ une école buissonnière de la pensée, une nonchalante libre lecture -sinueuse, capricieuse, désordonnée- se mue en activité créatrice, absorbante, pleine et entière. Sur les papiers viennent se déposer au petit bonheur, fugacement, fugitivement les sons, les tonalités d'une musique de la pensée qui finit par composer un vrai concerto du moi intérieur.

   Le réfléchisseur désinvolte comprend et mesure toute la richesse qu'il peut extraire de cette prospection perspicace des cavités les plus cachées de son être : se peindre soi-même, sans fard ni esbroufe, n'est-ce point tendre à l'humanité un miroir pour qu'elle se contemple telle qu'elle est ?

   L'esprit commande le style. Celui-ci sera forcément au diapason de cette pensée qui vagabonde, hume et louvoie, portée par le vent imprévisible de l'instantanéité, la réflexion impulsive. Donc style sans ostentation, parsemé de digressions, épousant l'esprit volage, léger, qui picore et emprunte.

   Après dix années, les fruits murs peuvent se vendanger. En 1580 paraît les deux premiers volumes des Essais, titre soulignant bien qu'il s'agit "d'ébauches de réflexions" qu'un homme livre sur lui-même. Tout dogmatisme, système ou volonté d'imposer des Vérités définitives se trouve banni. Un avis au lecteur vient préciser la portée et l'originalité de l'oeuvre : «Je suis moi-même la matière de mon livre».

4. Le temps de l'action (1580-1585)

   Atteint de la maladie de la gravelle et soucieux de satisfaire sa curiosité d'érudit, Montaigne entreprend une succession de voyages où se mêlent cures thermales et visites de personnalités et hauts lieux de la pensée. Durant 17 mois, il parcourt la France, va à Paris, présente ses Essais au roi et se lie avec Henri de Navarre. Il continue son périple par l'Allemagne du sud, le Tyrol, l'Italie et Rome où il est reçu par le pape. En octobre 1581, une lettre vient rompre sa quiétude de voyageur en cure : les jurats de Bordeaux l'ont élu maire de la ville ! Cet honneur, dû notamment au succès des Essais, contrebalance à peine son goût de l'indépendance. Il mène néanmoins à bien sa tâche. Suffisamment pour être réélu en juillet 1583.

   Le second mandat est beaucoup plus âpre. Montaigne doit gérer une région sous dépendance de la couronne de France, mais aussi foyer d'agitations permanentes de la Ligue et objet de convoitise de son ami le roi de Navarre. Il parvient à maintenir l'ordre et apaiser les esprits. Alors que son mandat s'achève, un autre fléau frappe la ville : la peste qui fait des ravages (17000 morts). Il fuit son château, "s'abstient" de présider l'élection de son successeur. Prudence ? Goût indécrottable de sa liberté masquant la peur ? Les motivations restent flouent.

5. Ultime retrait du monde (1585-1592)

   De retour sur ses terres (déc. 1585), Montaigne s'affaire à la rédaction du troisième volume des Essais, produit de ses voyages, de ses deux mandats et des épreuves de a guerre.

   Sa solide fidélité à son indépendance d'esprit ne supportera que bien peu d'entorses. La plus importante témoigne du prestige grandissant que lui apport les Essais : il est en 1587 le médiateur d'Henri de Navarre auprès d'Henri III pour tenter de négocier la paix. Il s'agit là de sa dernière action publique. Ni le couronnement de son ami (Henri de Navarre devient Henri IV en 1590), ni les pressions exercées sur lui pour le faire venir à la cour ne le distrairont de sa tâche : il rectifie, rajoute, biffe inlassablement ses manuscrits. Il s'éteint le 13 septembre 1592, non sans avoir réchauffé sa vieillesse (rythmée par des crises de la gravelle rapprochées) auprès de la chaleur enthousiaste de la jeune Marie de Gournay, qui trouve en lui son Idéal !

Voir aussi les trois portaits croisés de Montaigne par lui-même, par André Gide et par Stefan Zweig.

Notes :
1 Cherchant à expliquer la profonde amitié qui le liait à La Boétie, Montaigne aura ces mots admirables de simplicité : «Parce que c'était lui, parce que c'était moi». [retour]
2 Cette inscription latine est comme un contrat qui lie Montaigne à lui-même : «L'an du Christ 1571, à l'âge de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, dégoûté depuis longtemps de l'esclavage de la cour et des charges publiques, se sentant encore en pleine vigueur, vint se reposer sur le sein des doctes vierges, dans le calme et la sécurité : il y franchira les jours qui lui restent à vivre. Espérant que le destin lui permettra d'activer la construction de cette habitation, douces retraites paternelles, il l'a consacrée à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs». [retour]


PF
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