Trois portraits croisés de Montaigne

par :
Montaigne (lui-même),
André Gide (écrivain) et
Stefan Zweig (écrivain)


Montaigne, sur lui-même :
   « Je suis d'une taille un peu au-dessous de la moyenne. Ce défaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité, à ceux surtout qui ont des commandements et des charges, car l'autorité que donne une belle présence et majesté corporelle y manque (...) J'ai au demeurant la taille forte et ramassée ; le visage non pas gras, mais plein ; la complexion entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude, la santé forte et allègre, jusque bien avant en mon âge rarement troublée par les maladies (...).
   Mes conditions corporelles sont, en somme, très bien accordantes à celle de mon âme. Il n'y a rien d'allègre : il y a seulement une vigueur pleine et ferme (...) J'ai une âme toute sienne, accoutumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu jusques à cette heure ni commandant ni maître forcé, j'ai marché aussi avant et le pas qu'il m'a plu : cela m'a amolli et rendu inutile au service d'autrui, et ne m'a fait bon qu'à moi.»
Montaigne (Essais II, XVII, "De la présomption")


André Gide (écrivain):
   « Montaigne estime ne pouvoir véritablement connaître rien, que lui-même. De là cette extraordinaire défiance, dès qu'il raisonne : de là cette confiance, cette assurance, dès qu'il s'abandonne à lui-même et qu'il résigne à lui ses visées. Ces bien ce qui l'amène à tant parler de lui ; car la connaissance de soi lui paraît aussitôt plus importante que toute autre (...) S'il se peint, c'est pour se démasquer, convaincu que "l'être véritable est le commencement d'une grande vertu". Et je voudrais inscrire en tête des Essais ces mots admirables.»
André Gide


Stefan Zweig (écrivain):
   « Montaigne est, comme son père, étonnamment petit, ce qu'il ressent lui-même comme un désavantage et qu'il déplore, car ces quelques pouces au-dessous de la moyenne font d'une part qu'il attire l'attention et d'autre part diminuent sa prestance (...) Un corps robuste et sain, un visage finement dessiné, à l'ovale étroit, au nez délicat, aux courbes harmonieuses, un front dégagé, des sourciles bien arqués, une bouche charnue dans la petite barbe châtain qui l'assombrit comme dans une intention secrète - telle est l'image que le jeune Montaigne offre au monde. Les yeux, frappants par la force et l'acuité de leur éclat, ne devaient pas avoir encore la légère mélancolie que l'on remarque sur les portraits ultérieurs (...) Son entendement clair, naturellement tempéré, contient toujours le sang chaud du Gascon, qui cependant l'entraîne parfois à des éclats soudains et passionnés (...). Le jeune Montaigne, avant d'imaginer et d'apprendre la sagesse, ne possède rien d'autre qu'une sagesse instinctive - aimer la vie et s'aimer soi-même dans cette vie (...) Indécis, ce jeune homme de vingt ans contemple le monde de ces yeux curieux, pour voir ce qu'il peut apporter au monde et ce que le monde peut lui apporter.»
Stefan Zweig (Montaigne, Montaigne à 20 ans)


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